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BULLETIN EN TOUTE LIBERTÉ

MERCREDI 6 JUILLET 2005

QUI A CONFIANCE EN VILLEPIN ?

Sur 379 soutiens parlementaires potentiels M. de Villepin a réussi à en perdre 57 en 35 jours.

La première chose à considérer dans le vote de l'Assemblée nationale accordant la confiance au gouvernement Villepin c'est l'érosion de la majorité fictive issue des élections de juin 2002. Sur 365 membres élus à cette date, l'UMP compte aujourd'hui 349 députés et 9 apparentés. Sur ces 358 honorables parlementaires, 320 seulement ont voté positivement ce 5 juillet en faveur de la loi d'habilitation qui permettra, après l'accord du Sénat, de faire entrer dans le droit social français, 6 ordonnances au contenu précis encore incertain. Aux 320 UMP se sont joints seulement deux francs-tireurs (1) de la mouvance UDF. Celle-ci dispose actuellement de 31 sièges au Palais-Bourbon, tous élus en 2002 en vertu d'accords de désistement entre UDF et UMP. Autrement dit sur 379 votes potentiels M. de Villepin a réussi à en perdre 57 en 35 jours. Bien sûr, cela s'interprète par des « raisons diverses ». Cet été, la grippe diplomatique se porte vraiment trop bien.

Observons aussi les statuts du groupe UMP. L'Article 5 dispose : « Dans la vie parlementaire, sur toute question ayant trait à des sujets de conscience ou d’éthique, la liberté de vote et d’expression est absolue. Pour tout autre sujet, les membres du Groupe et les apparentés se doivent de manifester dans leurs paroles, leurs écrits ou leurs votes leur solidarité avec les décisions de la majorité du Groupe. » L'alinéa 3 est ici essentiel : « Le Groupe peut décider, à la majorité absolue de ses membres et apparentés, d’instaurer une discipline de vote pour les scrutins de motion de censure et de confiance. »

Le groupe « peut décider ». Il ne l'a pas fait : pourquoi ? La vraie réponse saute aux yeux. Personne de sensé ne peut présumer que Villepin réussira. La confiance, au sens habituel du mot, n'existe pas. La majorité parlementaire le sait d'autant plus que tous les scrutins depuis 2002 ont confirmé le décalage entre le peuple et ses représentants actuels.

En écoutant le Premier ministre on serait certes un peu pris de pitié, pour son numéro pathétique, si on ne mesurait pas combien ce grotesque bellâtre s’exprime et s’ébroue, en sa belle chevelure, aux frais de la république.

N’attendons pas en effet d’un Villepin la moindre ouverture personnelle en faveur de la flexibilité, en faveur du travail indépendant, en faveur de l’artisanat, en faveur de la décrue fiscale : autant de concepts totalement contraires à son prétendu « modèle », autant de choses incompatibles avec les préjugés de sa caste franco-française.

On l’a déjà vu reculer d’effroi sur le contrat Nouvelle embauche. L’idée initiale n'était pas mauvaise. Il s'agissait d’exploiter le gisement de création d’emplois dans les entreprises individuelles : mais on l’étendra, pour ne pas suggérer une quelconque considération privilégiant les petites unités de production. Cette extension de la visée s'accompagne d'un aplatissement de la cible. Car, en même temps on s’apprête aussi à en réduire la portée en l’alourdissant de clauses restrictives. Attendons le texte final : il y a gros à parier qu’on sera à mille lieues de l’intention simplificatrice et libératrice initialement annoncée.

La loi d’habilitation devant aboutir à 6 ordonnances a précisément été mise en place pour clore tout débat : circulez, il n’y a rien à voir. Le détail des réformes ne doit même pas être formellement discuté par ce Tribunat consulaire auquel se réduit la représentation nationale dans le système bonapartiste institué en 1958. On en négociera les modalités à huis clos, en bonne compagnie, avec les syndicats titulaires des certificats de Résistance conférant héréditairement à leurs bureaucrates la fameuse présomption irréfragable de représentativité. N’oublions pas d’ailleurs que ces centrales syndicales de droit divin ont été consultées par le Villepin fraîchement nommé, avant même les composantes de la majorité parlementaire.

Ne croyons pas d’ailleurs que le Villepin ou le Chirac savent vraiment où ils vont : pour ce qui est de la réduction du chômage, ils sont, comme le Christophe Colomb dans la blague bien connue, les « premiers socialistes, ils ne savent pas où ils vont, ils ne savent pas ce que cela coûtera, et c’est l’État qui paiera. » La seule différence avec Christophe Colomb c’est que celui-ci ne savait pas qu’il atteindrait l’Amérique, tandis que MM. Chirac et Villepin ne veulent à aucun prix l’atteindre.

« Nous sommes aujourd'hui, affirme-t-il sans rire, à l'an I de la réforme de l'État ». Mais il prend bien soin de préciser aussi les limites au-delà desquelles cette réforme ne sera plus valable : « Aller couper, charcuter les effectifs de la fonction publique sans avoir une vision des réformes de structures, des engagements des conséquences que cela a pour des millions de gens, c'est, je crois, quelque chose qui ne correspond pas aux exigences du temps ».

On a décidé et on a prévu, à Bercy, de diminuer dérisoirement de 5 000, peut-être 6 000, les effectifs de la fonction publique en activité, alors même que les départs en retraite et le progrès technique permettraient de les dégonfler 10 fois plus vite, à périmètre constant de l’encadrement étatique de la société française, ceci pour ne pas parler de productivité administrative.

Le ministère des Finances sait empiriquement cette conjoncture, dans sa dimension démographique comme dans son contexte technologique. Il s’applique à lui-même les compressions de personnel, mais les refuse aux autres et bénéficiera à lui seul de 50 % des diminutions de la pléthore bureaucratique.

Sans être lui-même tributaire du suffrage universel, le Villepin raisonne et agit comme si déplaire au peuple était une hypothèse ingérable pour son plan de carrière.

Alors, on doit le mettre en garde contre ceci : tout d’abord les chevaux les plus stupides (2) savent immédiatement reconnaître le cavalier inexpérimenté, et plus encore, craintif. Et ils le débarquent impitoyablement.

Ainsi avec 36 % d’opinions favorables au départ, M. de Villepin est le Premier ministre bénéficiant de la confiance la plus restreinte dans l’opinion populaire jamais enregistrée depuis les débuts de la Ve république.

Raffarin, à titre de comparaison, était crédité de 54 % et on ne saurait dire qu’il fût porté par un grand enthousiasme ; les derniers vizirs de la Mitterandie, Cresson puis Bérégovoy partaient eux-mêmes à plus de 50 % : ils sont néanmoins arrivés en lambeaux après quelques mois d’usure.

Comment peut-on donc penser qu’un Villepin tiendra aisément la barre pendant les 24 mois nous séparant du scrutin prévus pour 2007 ?

Mais chacun devrait aussi mesurer le peu d’importance des personnages visibles de la république elle-même : dérision des Debré junior et Poncelet, 3e et 4e personnages de l’État à ce qu’il paraît, insignifiance du Villepin, ne parlons même pas de son Maître.

Tout le monde sait bien qu’en France c’est l’administration du ministère de l’Économie et des Finances qui dirige tout, y compris la réforme stupidissime des rapports entre médecins spécialistes et généralistes. Cette administration n’est même plus pilotée nominalement par des hommes politiques. M. Thierry Breton, d’ailleurs issu de la société civile, en est le 8e ministre en 10 ans et on remarque sans étonnement qu’il est en ce moment l’objet d’une cabale bien significative, comme l’avait été son maladroit prédécesseur M. Hervé Gaymard. Ah ! S’il était issu de l’inspection des Finances et de la direction du Trésor, s’il avait présidé la Commission bancaire au moment de l’affaire du Crédit Lyonnais, l’État français ferait tout pour le propulser à la tête de la Banque centrale européenne.

Cette haute administration, que certains nomment « énarchie », manipule un certain mythe depuis quelque 12 ans, exactement depuis la faillite du gouvernement Bérégovoy en 1992, suivie du raz-de-marée historique anti-socialiste de 1993. La fable est celle de l'attachement de la nation, impliquant le maintien coûte que coûte, du prétendu « modèle social français ». La technocratie procède par le bien d'un relais politique, c'est-à-dire d’une alliance systématique et impure, entre les héritiers abusifs du gaullisme et les réseaux issus des utopies d’extrême gauche, titulaires indéboulonnables de prébendes culturelles subventionnées. L’alliance apparemment arithmétique de 2002 renforçait cette conjonction. Depuis 3 ans, la carence de réformes en a conforté le développement tératologique au point de la rendre explosive.

Au lendemain du brillant résultat obtenu par la Chiraquie le 29 mai, la nomination du gouvernement Villepin, expulsant de Matignon un honnête souffre-douleur et faire-valoir présidentiel, seulement remplacé par un porte-coton portant beau, marque un tournant du processus.

Certains voudraient ne voir dans tout cela qu’un jeu de pouvoir, une mondanité.

La vérité se situe hélas dans un registre plus tragique pour le pays, plus terrible pour son économie délabrée, plus triste pour les 2,5 millions de chômeurs et leurs familles.

Pendant qu’on suppute depuis un mois dans les feuilles parisiennes, les ascensions et les disgrâces, actuelles et futures, au sein du marigot des glorieux et des illustrissimes, le monde entier se moque de ce « modèle social » et de ce système politique français.

Encore a-t-il eu le mérite, aux yeux de l’Étranger, en affaiblissant si gravement notre pays, et en appauvrissant si dangereusement notre peuple, de faire reculer l’arrogance extérieure de nos politiciens.

Hélas pour Jacques Bonhomme, éternelle et principale victime des caprices de Marianne, cette satisfaction plausible et compréhensible, pour l’Oncle Sam, pour John Bull et pour quelques autres n’a même pas eu l’effet heureux d’affecter immédiatement dans l’Hexagone la jactance et la suffisance de cet État et de ces étatistes que le monde entier aurait tort de nous envier. À vrai dire, d'ailleurs, ils ne nous les envient absolument pas.

JG Malliarakis
©L'Insolent

(1) MM. Christian Blanc et Bernard Debré.

(2) Et Dieu sait combien la plus noble conquête de l’homme est un animal peu intelligent,

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