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BULLETIN EN TOUTE LIBERTÉ
MERCREDI 25 MAI 2005
La fin d’une liaison
La crise de crédibilité de MM. Chirac et Schroeder va entraîner un recul de l'entente hégémonique des deux États.
Dans un Point de vue, publié par Le Monde en date du 25 mai, M. Jacques Nikonoff (1) envisage « la fin programmée de l'Union européenne ». Tout est faux dans ce petit manifeste, à commencer par l'hypothèse de la victoire du Oui.
Une chose est cependant observable, indépendamment du résultat, aujourd'hui encore incertain, du référendum, c'est la crise évidente de crédibilité des appareils dirigeants des deux États dirigeants de la construction européenne, la France et l'Allemagne.
Nous ne regretterons donc pas le calamiteux Schroeder et encore moins son compère Chirac, s'il venait à être emporté par la bourrasque, provoquée par lui-même en adoptant la voie référendaire et en conduisant si maladroitement une campagne initialement « imperdable ».
La cuisante défaite des socialistes allemands, le 22 mai dans l’élection régionale de Rhénanie-Westphalie, vient au bon moment. Et la réaction immédiate du chancelier Schroeder, constamment battu (dans 12 scrutins sur 13) à toutes les élections de ce type depuis sa victoire étroite aux législatives de 2002 tranche singulièrement avec celle des chiraquiens.
Depuis 2003, en effet, la coalition rouge-verte au pouvoir à Berlin s’est lancée dans un indispensable, mais insuffisant, programme de réformes de l’État-Providence allemand. Cela s’est traduit par une (petite) défection de la gauche du parti, par la démission annoncée de M. Oskar Lafontaine, par la création du parti WASG (2 % des voix dans le land industriel de Rhénanie du Nord-Westphalie le 22 mai) et par des appels à l’unité lancés par certains politiciens en direction des ex-communistes du PDS, nostalgiques de l’Allemagne de l’Est. À ces courants très marginaux, représentatifs d’une désespérance interne de la gauche allemande, on peut hélas ajouter aussi la nouvelle ligne du parti social-démocrate. Son président, M. Franz Müntefering n’hésite pas, verbalement, à se poser lui aussi en adversaire du capitalisme.
Nous n’avons guère de raison d’estimer particulièrement M. Gerhard Schroeder. On doit cependant lui reconnaître une démarche moins misérable que celle de son compère français. Au moins, prend-il la mesure du désaveu de l’opinion publique et de la décision des courants néo-marxistes au sein du SPD.
Crânement, sa réaction au scrutin du 22 aura été d’annoncer une question de confiance parlementaire. Elle sera posée au Bundestag le 1er juillet ; grâce à celle-ci des élections anticipées pourront se tenir dès l’automne 2005 permettant d’envisager un retour des chrétiens démocrates, alliés aux libéraux et aux chrétiens sociaux Bavarois, 7 ans après la défaite de Helmut Kohl en 1998. Dans quelques jours on devrait avoir confirmation de la candidature de Mme Angela Merkel à la Chancellerie, ce qui en ferait la première femme à gouverner l'Allemagne depuis la Pragmatique Sanction de 1713.
Cette perspective est très importante pour l’Europe. Mme Merkel, contrairement à tous les dirigeants allemands depuis 1949, représente une ligne nouvelle en politique étrangère. L’entente franco-allemande cessera d’être permanente et surtout privilégiée. Très probablement son partenaire de prédilection deviendra la Grande-Bretagne et cela correspond à une réorientation lente mais inévitable de la politique extérieure de son pays. Dès l’élection de Schroeder il était sensible que les foucades et les inconséquences parisiennes étaient de moins en moins bien perçues à Berlin. Il a fallu pendant 7 ans tout le sens européen de Joschka Fischer pour maintenir le cap du couple franco-allemand. Las, les Verts font désormais figure de grands perdants ; après avoir représenté une sorte de joker du chancelier aux élections législatives de 2002, les voici marginalisés.
On doit par ailleurs reconnaître un mérite, au moins rétrospectif, à cette entente franco-allemande.
À eux seuls les deux pays représentent 31 % de la population de l’Union européenne. Ils assurent également la plus importante part de ressources financières de l’Union. Le symbole de la réconciliation franco-allemande constitue surtout un signal fort et heureux pour la plupart des 27 pays européens qui ont énormément souffert de cet antagonisme, pendant tout le XXe siècle. De l’Estonie au Portugal la chaîne des nations ensanglantées par l’antagonisme franco-allemand se félicite de sa mise au rancart définitive.
En revanche, la fin de l’hégémonie franco-allemande sera une bonne nouvelle pour l’Europe. M. Dékonoff dans son article s’inquiète en effet de la fin de cette hégémonie en cas de victoire du « oui » au traité constitutionnel. Nous avons de bonnes raisons de penser que ce schéma est un contresens : l’Europe franco-allemande sera, évidemment, plus ébranlée par les conséquences par les conséquences du « non ». Nos amis Britanniques ne s'y trompent pas. Mais au-delà du tournant référendaire de ce 29 mai, c’est plus fortement l’affaiblissement des deux gouvernements, la très mauvaise conjoncture de l’emploi avec plus de 12 % de chômeurs en Allemagne et plus de 10 % en France, qui discrédite aussi les conceptions franco-allemandes de l’État-Providence (celles que précisément M. Dékonoff et le mouvement Attac veulent préserver à tout prix).
Pour l’Allemagne, la réorientation de la politique européenne vers une concertation germano-britannique sera probablement plutôt positive. La grande majorité des Allemandes a parfaitement compris les limites de l’entente avec Chirac, mais aussi du reliquat d’économie dirigée. Le cas du Land de Rhénanie du Nord-Westphalie était particulièrement significatif car cette région caractéristique de la « vieille » industrie peine aujourd’hui à se reconvertir sous le poids d'un modèle social pesant d'évolution trop lente Outre Rhin, mais auquel en France on refuse encore plus d’apporter la moindre réforme.
De ce fait, la France risque fort, en revanche, de se retrouver bien seule, beaucoup moins influente, peut-être même marginalisée. Il ne faudra sûrement pas le regretter s’agissant de la classe politique, de nos énarques, de leurs certitudes arrogantes, du code du travail le plus pénalisant d’Europe, et de la machine à étrangler les petites entreprises et les travailleurs indépendants, etc. Cependant la perte d’influence française sera dénoncée par les médiats comme une conjuration des « méchants », c'est-à-dire de tous les autres Européens, et elle alimentera des campagnes de recroquevillement hexagonal dont, hélas, une partie du « débat » référendaire a donné un assez sinistre avant-goût : au « non de gauche », les partisans du « oui » ont répondu tout au long de la campagne par une stupide surenchère socialiste, protectionniste, etc.…
L’absence visible d’un vrai courant favorable à l’Europe des libertés risque alors de se traduire, en France, et quel que soit le résultat du vote, par une accélération des « fausses réformes », destinées comme celle de 2003, à « pérenniser » la répartition, à « conserver le modèle », à sauver les « opérateurs historiques », à défendre les anciens monopoles, à promouvoir les « champions nationaux » en négociant de ruineuses subventions, etc.
La fin d’une liaison c’est souvent très dur.
JG Malliarakis
©L'Insolent
(1) Président du Mouvement Attac choisi par l'appareil communiste pour succéder au fondateur M. Bernard Cassen. On consultera notamment son entretien publié par L'Humanité en mars 1998.
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